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Guignol’s Band I & II – Louis-Ferdinand CÉLINE

Guignol's Band I & II - Louis-Ferdinand CÉLINE dans Contemporain 515px2prvpl._Résumé

«On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n’ont pas tenu devant l’existence. On est tombé dans les salades qu’étaient plus affreuses l’une que l’autre. On est sorti comme on a pu de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. On s’est bien marré quelques fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d’inquiétudes que les vacheries recommenceraient… Et toujours elles ont recommencé… Rappelons-nous !»

Mon avis

Un Céline un peu moins glauque, plus ou moins apaisé, souvent nostalgique, comme dans ce passage où il regarde les enfants s’amuser dans les jours rarement ensoleillés de Londres : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices, de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux ».

Ferdinand, le prudent toujours fourré dans des situations imprudentes, est à Londres, cette fois, dont l’ambiance est parfaitement rendue ! Les quais, les ruelles, toutes les brumes, les vapeurs, les tavernes fréquentées par les marins, losers, maquereaux et autres ivrognes, on y est ! J’aime bien les impressions de Céline vis-à-vis de tout ce qui l’entoure, ça donne des pages incroyables où des parcs, des bâtiments, des individus, des marchandises sur les quais semblent tout droit sortir d’un délire psychédélique, on dirait parfois qu’il va manquer de place sur les pages pour contenir toute la cohue, les débordements… les géniales envolées céliniennes !

« Je vous raconte tous ces détails parce que discrets aux souvenirs ils pèsent rien sur les années… ils enchantent doucement à la mort, c’est leur avantage (…) Après les maisons ribambelles, après les rues toutes analogues où je vous accompagne gentiment, les murailles s’élèvent… les Entrepôts, les géants remparts tout de briques… Falaises à trésors !… magasins monstres !… greniers fantasmagoriques, citadelles de marchandises, peaux de bouc quarries par montagnes, à puer jusqu’au Kamtchtka !… Forêts d’acajou en mille piles, liées telles asperges, en pyramides, des kilomètres de matériaux !… des tapis à recouvrir la Lune, le monde entier… tous les planchers de l’univers !… Éponges à sécher la Tamise ! de telles quantités ! Des laines à étouffer l’Europe sous monceaux de chaleur choyante… Des harengs à combler les mers ! Des Himalayas de sucre en poudre… Des allumettes à frire les pôles !… Du poivre par énormes avalanches à faire éternuer Sept Déluges !… Mille bateaux d’oignons déversés, à pleurer pendant cinq cent guerres (…) Je vous parle maintenant des confitures, vraiment colossales comme douceur, des Forums de pots de mirabelles, des Océans de houles d’oranges, de tous les côtés ascendants, débordants les toits, par flottes complètes d’Afghanistan !… Les loukoums dorés d’Istanbul, pur sucre, tout en feuilles d’acacias… Chaos, vallons de fruits précieux entreposés sous portes triples, des choix à ne pas croire de saveur, des féeries de Mille et Une Nuits en amphores sucrées ravissantes, des joies pour l’enfance éternelle promise au fond des Écritures, si denses, si ardentes qu’elles en crèvent parfois les murailles, tellement qu’elles sont fortes surpressées, éclatent des tôles, déboulinent jusque dans la rue, cascadent à pleins caniveaux ! en torrents tout suaves et délices !… »

Un livre qui, une fois de plus, comporte son lot de bagarres, d’injures, de portraits déjantés grotesques, haut en couleur – comme on n’en rencontre que dans les rêves et les cauchemars ! – de situations totalement guignolesques – le roman portant très bien son titre – et son lot de souffrances, celles qui comblent les hôpitaux par exemple. Pour ça il y a de sacrées visions : « Il y avait des drôles de bouilles, des difficiles d’imaginer comme croulures finies, qui duraient pourtant emmerdeurs des mois et des mois… des années certains, il paraît… qui s’en allaient par portions comme ci comme ça, un jour un oeil, le nez, une couille et puis un bout de rate, un petit doigt, que c’est en somme comme une bataille contre la grande mordure, l’horreur qu’est dedans qui ronge, sans fusil, sans sabre, sans canon, comme ça qu’arrache tout au bonhomme, que ça le décarpille bout par bout, que ça vient de nulle part, d’aucun ciel, qu’un beau jour il existe plus, complètement écorché à vif, débité croustillant d’ulcères, comme ça à petits cris, rouges hoquets, grognement et prières, et supplications bominables. Ave Maria ! Bon Jésus ! Jésous ! comme sanglotent les Anglais à cœur, les natures d’élite. »

À souligner la rencontre entre Ferdinand et Hervé Sosthène, personnage fantasque, qui n’est pas sans évoquer l’inoubliable Courtial des Pereires, de Mort à Crédit. Sorte de réincarnation de ce dernier, et promettant à Ferdinand de nouvelles aventures, qui débuteront avec Le Pont de Londres – Guignol’s Band II, dont l’avis suit.

La suite parfaite du premier, avec beaucoup plus de pages cette fois. Je crois que j’ai jamais rien lu de si expérimental, tordu, surréaliste. Incroyable. Le livre recèle beaucoup d’humour noir et de passages bien cradingues comme toujours avec Céline. Des descriptions au microscope toujours, une écriture lancinante qui déforme complètement la réalité ! De la poésie, du vice, de l’amour, de la haine, de la comédie, de l’horreur, tout ça en une effroyable mais irrésistible orgie de mots ! Virginie, la gamine du roman, est là pour apporter la lumière, elle ne dit que quelques phrases courtes de temps en temps, en anglais, et c’est surtout sa présence qui éblouit, elle est une lumière omniprésente pour le narrateur Ferdinand, une source de joie – mais aussi une véritable tentation, une obsession, et donc une source de détresse, et c’est la que le livre peut heurter les âmes sensibles, avec ses doses, brûlantes, de lubricité. Mais elle est avant tout un symbole, celui de l’innocence, de la vie, de la légèreté. Un ange qui retient, j’ai l’impression, l’épée qui pourrait s’abattre sur tous ces personnages pathétiques du guignol’s band. D’ailleurs, malgré l’ambiance glauque et immorale de la fin du roman – qui se déroule de nuit dans une sorte de repère de marins, près des docks, sous les bombardements qui illuminent le ciel de Londres – j’étais vraiment content que celle-ci ne se termine pas de façon dramatique, mais plutôt sur une note gaie, à l’aube, quand les lueurs roses pointent à l’horizon à travers les cotons de brume, comme si l’on sortait d’une hallucination et que rien de ce qui s’était déroulé avant n’avait eu lieu.

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

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