Contemporain

Les raisins de la colère – John STEINBECK

couv1564967Quatrième de couverture

«Le soleil se leva derrière eux, et alors… brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l’immense vallée. Al freina violemment et s’arrêta en plein milieu de la route.- Nom de Dieu ! Regardez ! s’écria-t-il.Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d’arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit : - Dieu tout-puissant !… J’aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau.»

Mon avis

Quel long et pénible voyage pour cette famille Joad. Et quelle famille forte, avec une mère incroyable, le personnage de Man, véritable moteur, ou planète autour de laquelle gravitent tous les membres de la famille, ce personnage qui à mon sens tient tout le roman en équilibre, un roman aux mots calleux comme les mains et les pieds des paysans, brûlants et huileux comme les moteurs de ces vieilles guimbardes roulant le long de la route 66, noueux comme des racines d’arbres, et ne laissant place à aucun moment à un quelconque pathos… Steinbeck est vraiment fort et nous montre, sans artifices, sans mensonges, sans niaiseries, les relations complémentaires entre les hommes et les femmes de la nature, de la campagne, dans le cadre familiale. Des personnages inoubliables : Tom Joad bien sûr, et puis l’ancien pasteur Casy et ses interrogations incessantes sur le but des hommes et leurs rôles ici-bas, l’oncle John aussi, et puis Man, Pa, Al, des dialogues réalistes et tellement bien bidouillés, des expressions qui rentrent d’dans, pleine de saveurs, des scènes de courage incroyables, et des descriptions et des ambiances – comme toujours avec Steinbeck – extrêmement vivantes, quasi palpables, où l’on a souvent l’impression de ne faire plus qu’un avec la nature, les éléments, et les aliments aussi, la nourriture est omniprésente dans ce roman, car la faim est omniprésente. L’écriture de Steinbeck me fait toujours autant d’effets, il est comme un photographe maîtrisant parfaitement la lumière, sachant toujours faire ressortir comme il faut les objets, la nature, les différents moments de la journée, c’est un narrateur extraordinaire qui décrit si bien les gens, leurs visages, leurs gestes, leurs manières, leurs plus belles ou plus laides expressions, toujours au plus près de la vérité, y compris lorsqu’il s’agit de se mettre « dans la peau » des machines – ces machines qui violent la terre, en les tracteurs :

« Derrière les herses, les longs semoirs… douze verges en fer incurvées, érigées à la fonderie, aux orgasmes déclenchés par des leviers, au viol méthodique, au viol sans passion. Le conducteur était assis sur son siège de fer et il était fier des lignes droites qu’il avait tracées sans que sa volonté fût intervenue, fier du tracteur qu’il ne possédait ni n’aimait, fier de cette puissance qu’il ne pouvait pas contrôler. Et quand cette récolte poussait et était moissonnée, nul homme n’avait écrasé entre ses paumes les mottes chaudes et n’en avait laissé couler la terre entre ses doigts. Personne n’avait touché la graine, ni imploré ardemment sa croissance. Les hommes mangeaient ce qu’ils n’avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec les fers et mourait peu à peu sous le fer ; car elle n’était ni aimée, ni haïe, elle n’était l’objet ni de prières ni de malédictions. »

Un roman très rude mais dans lequel les personnages savent faire preuve de retenue, de pudeur – malgré leurs misères, ils restent dignes et jamais ne s’apitoient sur leur sort – mais un roman qui heureusement laisse aussi beaucoup de place à l’humour. Tout ça en compagnie d’êtres simples luttant pour leur survie et qui nous laissent un message : ne baissez jamais les bras, et surtout, comptez sur l’entraide, sur les uns et les autres, l’union faisant la force. Malheureusement, Steinbeck montre aussi que pour quelques miettes de pain, la plupart des hommes ne veulent, ni ne peuvent, s’unir pour tenter de renverser un système, ou une tendance, la répression finissant toujours par l’emporter, mais sans jamais parvenir vraiment à détruire le mental de certains individus, et la fin semble clairement aller dans ce sens, la lutte pour la survie est perpétuelle, continue et doit continuer. Ce que montre ce roman – notamment à travers ces espèces d’interludes dans lesquels Steinbeck donne parfois son point de vue sur la situation et se met à la place des émigrés chassés de leurs terres par le rouleau compresseur que représentent l’industrialisation et la machine remplaçant l’homme, traduisant leurs doutes, leurs espoirs – est donc on ne peut plus actuel et doit servir à réfléchir, et Steinbeck, au-delà du témoignage du drame humain que provoqua la Grande Dépression et la grande sécheresse de 1935, qu’il met en scène brillamment, pour ne pas dire parfaitement, met en garde par la même occasion les dominateurs de ce monde, les accapareurs de richesses, les banques (que certains personnages anonymes dans le roman appellent le Monstre) et autres exploiteurs :

« Un million d’affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
Et l’odeur de la pourriture envahie la contrée.
On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s’infiltre dans le sol.

Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement.

Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par les larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d’arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès : mort due à la sous-nutrition – et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu’il faut la forcer à pourrir.

Les gens s’en viennent armés d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent ; ils s’amènent dans leurs vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant ; ils écoutent les hurlements de porcs qu’on saigne dans un fossé et qu’on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d’oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide ; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim.
Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

Vraiment un grand roman, j’ai beaucoup aimé.

 

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

2 Réponses à “Les raisins de la colère – John STEINBECK”

  1. Le 27 janvier 2014 à 11 h 59 min Anne Sophie a répondu avec... #

    J’ai lu et beaucoup aimé « Des souris et des hommes ». Il faudra que je lise ce titre un de ces jours.

  2. Le 26 février 2014 à 16 h 03 min Fred a répondu avec... #

    Je te le conseille. « Les Raisins… » est un roman beaucoup plus épique, plus rude aussi, au niveau du contenu. Le style est très agréable, le style Steinbeck quoi. J’avais beaucoup aimé moi aussi « Des souris et des hommes ».

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