Historique

Héloïse, ouille ! – Jean TEULÉ

9782260022107Lecture agréable, comme toujours avec cet écrivain qui sait raconter des histoires, simplement, mais avec beaucoup d’habileté, car il y a un style Teulé, ce style badin, osé, propre à l’écrivain, une forme qui impose un ton, une manière de lire, sous ses pourtant airs de rien. Il ne faut pas avoir peur du langage ordurier, ni des obscénités. Il faut être réceptif à l’humour gras, pipi caca. Mais attention cela ne veut pas dire que l’écriture de Teulé est dépourvue de poésie ni de sensibilité. Il ne taille pas ses œuvres dans la dentelle mais certaines de ses phrases sont très délicates : « Six heures du matin en ce 11 mai 1120, c’est l’heure du froid ennui de la toute fin de nuit d’une Saint-Mamert – l’un des saints de glace qui gèlent, là, les bourgeons des massifs d’ancolies et des iris dont la floraison n’ira jamais plus loin. Au bout de tiges qui n’espéraient que s’étendre, des stalactites de glace sont les pleurs givrés de plantes pétrifiées en plein élan de vie. »

Dans le fond, on n’apprend pas grand-chose sur Héloïse et Abélard. On sait qu’il a écrit des livres essentiels dans l’histoire de la philosophie et de la théologie, qui heurtaient les pères de l’Église de l’époque – présentés ici comme des sacs à vin et des gloutons – qu’un de ses ouvrages fut brûlé, qu’il fut jugé hérétique, condamné au silence et à ne plus écrire, et qu’il dirigea, entre autres, un monastère rempli de moines dégénérés aux mœurs abjects, à Saint-Gildas-de-Rhuys, sur les côtes bretonnes : « Tel que le long de l’imposant trumeau, situé dans la partie orientale de l’édifice, tout taillé d’animaux qui se roulent des pelles, se bouffent le derrière, mêlent plumes, écailles et poils, génitoires à l’air, les moines d’ici font de même [...] Au bord de cette Bretagne que même Rome renonça à dominer, des pleurs plein les mains, Abélard a dans l’idée de réformer intégralement le monastère. Ce n’est pas gagné… »

Elle, Héloïse, jeune fille intelligente, cultivée, ayant accès au savoir grâce à son oncle chanoine, ce qui en fait une fille chanceuse par rapport aux femmes de son temps, s’est convertie en religieuse par amour, par dévotion, mais pour Abélard, à sa demande, pour que celui-ci puisse ne pas perdre son prestige européen à cause de ses frasques et puisse se recentrer sur Dieu et sur ses travaux philosophiques, et non par vocation ou par amour pour Dieu : « Ce que j’ai accompli est une action pour laquelle je n’ai rien à attendre de Dieu puisque je n’ai rien fait pour lui. En prenant l’habit, c’est toi que j’ai suivi quand tu te précipitais dans la religion et t’ai même précédé. » Ceci après la mutilation subie par Abélard, modifiant radicalement la perspective de leur relation, et qui, dans le roman, intervient un peu avant le milieu, le faisant basculer de franchement paillard à tragi-comique. Ce renoncement d’elle-même, cet adieu à sa jeunesse, cet abandon de sa nature (et quelle nature ! oh, là, là, vous dirai Jean Teulé) et cette passion pour Abélard qui la conduisent à vivre toute son existence dans un monastère, jusqu’à devenir la mère supérieure du Paraclet – première abbaye créée spécialement pour les femmes, en Champagne – m’a énormément impressionné, d’autant plus qu’elle a accompli ses tâches sans rechigner aucunement, faisant preuve d’une abnégation extraordinaire !

Tout est bien décrit, les mots sont bien ajustés, les expressions décoiffent, les situations comiques ne manquent pas et sont relatées avec une insolence tranquille. J’ai particulièrement aimé ce passage où, dans une scène nocturne et propice au romantisme grâce à son décor, ciel étoilé au-dessus d’une petite ruelle médiévale, maison à colombages, Abélard échange avec Héloïse, sous la fenêtre de celle-ci, des messages vraiment… très cochons, aux antipodes de Roméo et Juliette, qu’ils inscrivent sur une tablette de cire, qu’ils se font coulisser à l’aide d’une corde, de la rue où se trouve Abélard à la fenêtre de son amante. Tout ça en tachant de ne pas faire de bruit afin de ne pas réveiller l’oncle d’Héloïse qui, ayant découvert à quel genre d’études sa filleule se livrait avec son précepteur, a chassé et interdit à Abélard de revoir Héloïse. Ce passage du livre est l’un des plus amusants, de ceux dont on se tape la cuisse en se disant, avec affection pour eux : « ah les cons ! », tant ils sont insatiables et impudiques ! Jusqu’au bout de son roman, Jean Teulé n’en manquera pas une pour nous glisser des blagues salaces et décrire des situations dans lesquelles il malmènera, inlassable, la décence et la bonne conduite… d’où il apparaîtra, pourtant, de minuscules buées de tendresse, dans l’air glaciale et gris où nous laisse l’auteur à la fin du livre.

Un bon roman donc, d’où il ressort ce qu’il faut de souffle épique pour nous emporter en ces temps reculés, âpres, entre ombres et lumières. On ne fait que survoler l’histoire avec Teulé, et il ne faut pas être trop scrupuleux à ce niveau. Le côté positif de ce genre de récit, c’est aussi qu’il donne envie de replonger dans l’histoire de France, de faire des recherches, de retrouver les personnages et les lieux qui vivent en ces pages.

Pour conclure je dirais qu’après avoir été un peu lassé au milieu du roman (faut dire que la mule est chargée à certains endroits, les scènes charnelles un peu répétitives) j’ai vite remonté la pante quand l’histoire bifurque avec ce moment dont j’ai parlé plus haut, quand Abélard se fait couper ses « génitoires », et à la fin, quand j’ai fermé le livre, j’ai été étonné de l’apprécier autant. Ce petit roman de 330 pages, aux chapitres courts, au format très light, m’a donné le sentiment d’avoir fait un grand voyage durant lequel j’ai été témoin de beaucoup de choses, durant lequel j’ai autant rigolé que j’ai eu pitié, et dont je reviens un brin mélancolique.

Père-Lachaise_-_Abélard_et_Heloïse_05

Héloïse et Abélard, au Cimetière du Père Lachaise

A propos de F.

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