Contemporain

Le désert des Tartares – Dino BUZZATI

dino-buzzati-le-desert-des-tartaresRésuméHeureux d’échapper à la monotonie de son académie militaire, le lieutenant Drogo apprend avec joie son affectation au fort Bastiani, une citadelle sombre et silencieuse, gardienne inutile d’une frontière morte. Au-delà de ses murailles, s’étend un désert de pierres et de terres desséchées, le désert des Tartares. À quoi sert donc cette garnison immobile aux aguets d’un ennemi qui ne se montre jamais ? Les Tartares attaqueront-ils un jour ? Drogo s’installe alors dans une attente indéfinie, triste et oppressante. Mais rien ne se passe, l’espérance faiblit, l’horizon reste vide. Au fils des jours, qui tous se ressemblent, Drogo entrevoit peu à peu la terrible vérité de fort Bastiani.

Mon avis : J’ai trouvé ce roman envoûtant ! parfois presque hypnotisant, impression renforcée par l’immensité solitaire des décors, l’atmosphère étrange du lieu principal où se déroule le récit : un fort militaire perché au sommet des montagnes, des gouffres, des pics déchirés, un désert caillouteux immense à l’horizon éternellement baigné de brume, d’où est censé arriver, peut-être, un ennemi… qui ne se manifeste jamais… que l’on n’attend plus au fil des siècles, le fort n’étant qu’un très vieux fort ne servant qu’à garder une frontière dite morte, mais… ennemis que l’on attend tout de même, que l’on désire, secrètement, les soldats rêvant de batailles et de gloire, d’honneur, de hauts faits, et croyant peut-être faire partie, à chaque nouvelle génération de jeunes lieutenants appelés en ce lieu, de ceux qui un jour verront les Tartares apparaître depuis le lointain horizon… où décidément, jamais rien ne bouge !

Voilà le cercle vicieux dans lequel est plongé le personnage principal, dont le temps insensible, implacable, que l’on ne peut jamais récupérer, aura raison, en laissant derrière lui de très amers regrets. Et vous avez dans tout ceci de mélancoliques et poétiques scènes nocturnes venteuses, hivernales, parfaitement rendues, venant renforcer le sentiment de désolation qui hante le lieu, magiques au point que l’on se croirait parfois dans un roman fantastique où apparaissent des clairs de lune oniriques faisant briller les parois à pics des montagnes enneigées environnant la silhouette du fort, avec leurs roches massives, vertigineuses, faisant surgir du fond de l’âme des personnages les sentiments les plus profonds et parfois les plus douloureux, sur le sens de leur existence, bref, on lit ce bouquin en se sentant comme hors du temps et du monde, dans une solitude énorme ; il agit comme un charme dont on ne se défait que vers la fin, quand on se rend compte que le temps a passé et qu’avec lui se sont enfuies toutes les illusions des personnages et surtout celles de Giovanni Drogo, qui se sent jeune tout le long du roman, qui reporte toujours à plus tard ce qu’il pourrait faire dès maintenant, en se disant qu’il aura bien le temps de faire tel ou tel projet dans le monde, en ville, qu’en attendant il doit rester au Fort, car sait-on jamais… la guerre peut arriver. Et ce sentiment met mal à l’aise car nous sommes tous soumis au passage du temps qui nous file entre les doigts et dont on ne constate parfois les effets que soudainement et douloureusement, tardivement, lorsque les choses ne peuvent plus être comme avant et qu’on le sent profondément en soi. Le retour de Drago dans la maison familiale, lors d’une permission, appuie ce fait de façon cruel : « Maintenant, il avait dit bonsoir à sa mère comme jadis, avec la même inflexion de voix, certain qu’au bruit familier de ses pas elle se réveillerait. Mais nul ne lui avait répondu [...] C’était stupide, pensa-t-il, ce n’était peut-être qu’une ridicule coïncidence. Et pourtant, il lui en restait, tandis qu’il se préparait à se mettre au lit, une impression amère, comme si l’affection de jadis se fût atténuée, comme si entre eux deux le temps et la distance eussent lentement tissé un voile de séparation. »

Aussi nous voudrions aux côtés du narrateur sortir Drogo de ce lieu dans lequel est engluée toute sa vie, sa carrière, et avec elle ses pensées, ses habitudes, qui comme toutes habitudes fissent par ternir l’éclat de la jeunesse, par faire disparaître peu à peu, lentement mais sûrement, l’enthousiasme des jeunes années, et lui faire comprendre qu’il a tout à y perdre… : « Alors petit cheval, galope le long de la route de la plaine, galope avant qu’il ne soit trop tard, ne t’arrête pas même si tu es fatigué, avant de voir les vertes prairies, les arbres familiers, les habitations des hommes, les églises et les clochers. [...] Adieu, commandant Ortiz, adieu, mélancolique ami qui n’est plus capable de t’arracher à cette bâtisse ; et adieu à tant d’autres qui te ressemblent, qui, trop longtemps, comme toi, se sont obstinés à espérer : le temps a été plus rapide que vous et vous ne pouvez pas recommencer. »

J’ai aussi découvert l’écriture précise mais légère de Buzzati, dont le style est très accrocheur, et j’en suis sincèrement ébloui ! ça faisait longtemps que je n’avais pas lu à plusieurs reprises des phrases, des paragraphes complets voire plusieurs pages d’un livre en raison de leur grande qualité et de leur profondeur ! Voilà un roman qui sert à quelque chose, écrit avec justesse, intelligent ; un roman qui fait mal parce qu’il exprime des vérités telles qu’on a parfois du mal à les entendre et à les regarder en face, mais dont on ne peut se soustraire, car, bien qu’elles blessent et nous terrifient, elles portent aussi en elles une beauté universelle qui nous fascine et nous dépasse, comme l’éprouve Drogo à la fin de son parcours et de sa vie. Je recommande Le désert des Tartares à cent pour cent.  

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

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