Contemporain

Dernière nuit à Twisted River – John IRVING

9782021012835

RÉSUMÉ : 1954, au nord du New Hampshire, à Twisted River, pays sauvage des bûcherons et des flotteurs de bois, les draveurs, Dominic Baciagalupo, 30 ans, veuf et père de Danny, 11 ans, travaille comme cuisinier avec, pour garde du corps Ketchum, l’ogre anarchiste au grand cœur, l’ami de toute une vie. Suite à la mort malencontreuse de Jane, sa maîtresse, causée par Danny qui l’a prise pour un ours, père et fils fuient le courroux revanchard du shérif Carl, l’« officiel » de la dame. Première étape, Boston, où Dominic cuisine dans un restaurant italien, où Danny rêve de devenir écrivain. De nouveau inquiétés par le shérif, les Baciagalupo se bâtissent une nouvelle vie dans le Vermont : après avoir tâté de la gastronomie chinoise, Dominic se lance à son compte avec succès, et Danny devient un écrivain célèbre. Ultime étape : Toronto. Mais on n’échappe pas à la rage vengeresse du shérif !

MON AVIS

Je referme ce livre avec une certaine nostalgie. Il s’agit tout de même d’un roman fleuve qui s’étire des années 50 jusqu’au milieu des années 2000, où dès les premiers mots nous sommes directement et brutalement plongés dans les eaux tumultueuses de la Twisted River, parmi les draveurs, à la saison des boues, après les fontes de la glace, dans le Comté de Coos, dans le nord du New Hampshire, à la frontière canadienne.

Le roman débute sur la noyade de l’un d’entre eux, et est l’occasion pour John Irving de rendre hommage aux hommes des bois, ces bûcherons qui ont toujours travaillé à la dure dans des situations extrêmes, dans une nature impitoyable et éloignée de tout. 

Nous croisons la route de beaucoup de personnages secondaires attachants, ces personnages qui entrent dans la vie du cuistot Dominic et de son jeune fils Daniel après que ces derniers aient quitté Twisted River, lors d’une nuit tragique les obligeant à prendre la fuite et à laisser le géant et fort en gueule Ketchum, le vieil ami de Dominic, personnage très attachant, qui tout le long du roman sera comme une sorte de roc indestructible et de repaire pour le père et le fils, malgré les distances et les années passées sans le voir. Il sera une voix au téléphone, dans une cabine, ou bien encore dans des lettres. Un veilleur qui aura toujours son mot à dire, des conseils à donner ou des coups de gueule fracassants à pousser, notamment sur son pays l’Amérique, lors de la guerre du Vietnam. 

Parmi ces personnages attachants donc, nous découvrons des restaurateurs italiens, dans la deuxième partie du roman se déroulant à Boston, au milieu desquels se dessine la pulpeuse et généreuse Carmella, qui après Jane l’indienne croisée dans la première partie du roman, deviendra l’une des femmes les plus importantes dans la vie du bon Dominic ; un professeur encourageant, à l’écoute de Daniel, Irlandais ayant quelques préjugés (comiques) à l’égard de la communauté italienne de Boston mais ayant un vrai bon fond, et aussi quelques vices cachés ; des restaurateurs chinois, qui formeront comme une nouvelle famille pour le père et le fils en fuite, après avoir dû quitter Boston le danger aux fesses, comme ils avaient quitté Twisted River. Ces personnages secondaires ont presque tous une histoire à raconter, un passé à faire découvrir au lecteur, des opinions à lui faire partager, et c’est ce qui rend la narration si riche, si complexe. 

Nous passons du présent au passé, du présent au futur, du futur au passé, puis au présent, et ainsi de suite, parfois sur une seule page ; d’un paragraphe à l’autre nous nous retrouvons dans des endroits géographiques différents, où toutes sortes d’événements survenus dans la vie des personnages sont évoqués mais jamais dévoilés complètement, ce qui est un peu déroutant, et peut nous faire perdre le fil du récit si nous ne sommes pas très attentifs ni patients. Un coup nous sommes en 1972, puis soudain nous nous retrouvons en 1983 ; un coup dans le Vermont, un coup dans l’Iowa… J’avoue avoir un peu perdu le fil à ces moments là. Et attentif il faut l’être, car il y a des détails à côté desquels nous passons peut-être, qui sont comme des indices dont nous comprenons la signification à la fin.

Le roman regorge de magnifiques passages culinaires qui nous mettent dans l’ambiance des cuisines en plus de nous mettre l’eau à la bouche ; de détails, sur le physique des personnages (la patte folle de Dominic par exemple) ou sur leur personnalité, qui nous les rendent vivants, réels ; de décors, de lieux, auxquels nous nous familiarisons toujours plus à mesure que nous les fréquentons, tandis que d’autres paraissent plutôt fantomatiques, lointains, tout en jouant un rôle important, sur le plan symbolique parfois. 

Les personnages féminins sont abondants et jouent un grand rôle dans cette histoire, je trouve qu’ils sortent assez des clichés habituels. Ici les femmes sont grandes, rondes, voire énormes, usées par la vie, ces femmes ont des caractères masculins, attirent les regards, fascinent, attisent les fantasmes des protagonistes masculins… les deux personnages principaux, petits et secs, que sont Dominic et son fils Danny paraissent plus fragiles que ces femmes en question, plus doux, en comparaison ils sont les caractères féminins (sans être efféminés, nuance) et cela rend certaines situations entre eux et elles assez cocasses, incongrues, attendrissantes. 

Et puis dans ce roman, l’univers de la littérature, et surtout le processus d’écriture, est largement mis en avant et tient une place majeure, puisque le personnage de Danny (qui n’a que 12 ans au début du roman) deviendra écrivain. Cette vocation naîtra durant son adolescence, et ses écrits s’inspireront de sa propre vie et de celle de son père, vies faites d’expériences analogues : l’absence de la mère pour Daniel, celle du père pour Dominic, créeront un lien encore plus étroit entre eux. La fascination pour les cousines ou tantes italiennes, la paternité vécue en solo, la responsabilité d’un enfant assumée seul, sera un autre point commun entre Dominic et Danny. Les expériences et les tragédies s’accumulant, l’écriture agira toujours plus comme une catharsis pour Daniel.

Cet aspect essentiel du roman permet de poser toutes sortes de questions : d’où vient l’inspiration et où est la part de la réalité et celle de la fiction dans une oeuvre ? questions qui turlupinent tant les journalistes dont se moque un peu John Irving, en ce sens que ces journalistes s’intéressent parfois plus à la vie des écrivains et à la part autobiographique figurant dans leurs romans, qu’aux romans eux-mêmes et à ce qu’ils racontent.

Si j’ai eu un peu de mal au départ – descriptions un peu confuses, à cause de mots techniques liés au métier de draveur, et des difficultés à se représenter la géographie de certains lieux – au bout d’une centaine de pages ma façon de lire s’est enfin mise à chauffer. Ensuite il m’a fallu cinquante pages de plus pour rentrer dans l’histoire, et dans les trois cents pour m’attacher définitivement aux personnages et ne plus vouloir quitter l’histoire de ces deux hommes autour desquels gravitent tant d’autres personnages secondaires, dont l’énorme Ketchum, cet ours gigantesque, qu’on ne peut s’empêcher d’aimer malgré sa rudesse, ses nombreux défauts, dont j’ai parlé plus haut et sur lequel il y aurait tant de choses à dire, notamment sur sa probité et sa fidélité. Sur sa verve aussi, qui secoue les meubles et apporte de la hargne au récit et de la couleur dans la vie du père et du fils lorsque celle-ci se fait plus douce et tranquille.

Difficile de refermer le livre, de laisser là les personnages, après tout ce qu’ils ont traversé. Dernière nuit à Twisted River est un très bon bouquin, dont la narration, la mise en place du récit, le style, font penser que le cinéma pourrait en faire une belle adaptation. Une lecture qui laissera sans aucun doute une belle empreinte en moi.    

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

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