Classique

Madame Bovary – Gustave FLAUBERT

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Quel roman ! C’est bien simple, ses cent dernières pages m’ont ratatiné, et ce jusqu’au mot FIN. À ce moment là, c’est comme un poids que l’on sent sur sa poitrine. Fin de la spirale dans laquelle Flaubert nous a plongé, car à un moment donné, Emma Bovary, que l’on regarde d’abord à la manière d’un simple spectateur un peu perplexe, n’est plus la seule à ne plus voir la lumière : le lecteur finit par se sentir, lui aussi, oppressé et terriblement désolé par la tournure des événements, par le profond sentiment de gâchis, de désastre, qui étend toujours plus son voile pesant à mesure qu’Emma s’enfonce dans ses rêves, ses envies, ses caprices (« Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. »)

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire au début, je me suis senti d’abord spectateur, peu impliqué, n’éprouvant pas vraiment d’empathie à l’égard d’Emma, ni même de Charles, personnage d’une fadeur incroyable, mais le style de Flaubert, la qualité de la narration, la façon dont sont introduits les personnages, à commencer par Charles enfant, esquisse annonçant le futur bonhomme, m’ont donné envie de m’investir et de patienter. Et quand le mariage de Charles et d’Emma arrive – scène de campagne joliment dépeinte, dans laquelle Flaubert fait renaître tout un monde, dont on a presque du mal à croire, aujourd’hui, qu’il a existé – suivi de l’emménagement du couple dans le petit village fictif de Yonville situé entre Abbeville et Beauvais, à huit lieues de Rouen, j’ai commencé à me sentir à mon aise.

Ce village, c’est comme si on y était. On finit par connaître ses petits recoins, par s’accoutumer au son de la cloche de l’église, au bruit de la rivière qui coule derrière la terrasse des Bovary, à la pharmacie des Homais, juste en face de chez les Bovary, à l’auberge du Lion d’or tenue par la mère Lefrançois, la mairie sur la place. Tous les personnages des romans nous entourent, vaquent à leurs occupations, l’apothicaire Homais, le libéral et philosophe semble omniprésent, étale ses connaissances, se chamaille avec l’ecclésiastique dans des scènes drolatiques, Bovary va soigner ses malades, modestement, croyant faire le bonheur de son foyer, l’Hirondelle (une diligence) prend ses voyageurs, et c’est dans cet environnement banal et tranquille, où chaque jour se suit et se ressemble, qu’Emma étouffe, réalise la médiocrité de son existence, de ce qui l’entoure, et finit par tromper son mari.  

Cela mènera à deux passions, vécues intensément, dont une à Rouen, chez moi, ce qui m’a permis de me sentir comme un poisson dans l’eau, accompagnant les personnages entre le théâtre, la cathédrale, le quartier Beauvoisine, le port… L’arrivée d’Emma dans la ville, depuis la côte du bois Guillaume, est superbe : « Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément ». C’est aussi à Rouen qu’a lieu la fameuse scène du fiacre dans lequel on se doute qu’Emma et son amant s’envoient en l’air, ordonnant au cocher de ne plus s’arrêter, le pauvre emportant le véhicule dans tous les recoins de Rouen et de ses alentours, les passants ne comprenant rien à ce fiacre déambulant partout et ne s’arrêtant jamais : « Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire. »

Tout ceci, mais oui ! à l’insu d’un Charles Bovary niais, aveugle, terriblement naïf, sans aucune autorité, mou, et ne prononçant dans tout le roman aucune, mais alors aucune, parole importante révélant une quelconque passion, ou ayant le moindre intérêt… L’insignifiance totale, personnage dont ne peut avoir que pitié, et qui, jusqu’au bout, sera pathétique. Ces passions adultères sont d’abord source de joie pour Emma, puis deviennent habitudes elles aussi, non sans risques, elles coûtent de l’argent, Emma veut mener grand train, les dettes s’accumulent, les frustrations, le dégoût, les déceptions… tout ce que ses lectures pleines de romances et d’héroïsme ne lui avaient pas fait entrevoir. Et bien sûr, elle ne peut confier ses sentiments à personne, ils finissent par l’étouffer, au milieu d’un village où la vie suit son cours, avec ses préoccupations quotidiennes à mille lieues de celles d’Emma, ce qui rend la situation toujours plus oppressante pour elle. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé cette façon dont Flaubert décrit la nature, son calme, sa richesse, sa beauté, sa tranquillité, qui contraste avec le bouillonnement intérieur de madame Bovary, et vis-à-vis duquel la nature ne peut rien, impassible, pas plus que nous, lecteurs ! 

C’est donc l’histoire de deux destins brisés, celui d’un jeune médecin naïf croyant mener une bonne vie de famille et donner le nécessaire à son épouse, et celui d’une jeune femme de caractère, néanmoins enfantine, n’acceptant pas sa condition, incapable de tirer quoi que ce soit d’un mari bon et aimant, mais dépourvu de passions ; égoïste, immature, envieuse… ayant trop idéalisé les hommes d’une certaine condition et finissant par rejeter la faute sur eux, on finit par avoir envie de la secouer, de la gifler, de lui crier qu’elle déraille… Ce roman est vraiment magistral. Les personnages, avec leurs bassesses, leurs vanités, leurs défauts, mais leurs qualités aussi, malgré tout, il s’agit d’une oeuvre réaliste, sont criants de vérité, les métaphores superbes, recherchées (« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue », ou encore « Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre, à tous les coins de son cœur »)  l’ironie et l’humour toujours placés là où il le faut, et puis cette façon de vous faire sentir que cette histoire porte en elle un germe destructeur, au point que même lorsque Charles tente de faire quelque chose de grand, cela tourne au malheur… Vraiment, cette découverte de Flaubert me remue et m’enchante, et si c’est là l’effet que me procure Madame Bovary, je peux alors imaginer l’émoi qu’il a provoqué en son temps ! D’ailleurs, toutes les notes en fin de livre, qui comportent beaucoup d’extraits de correspondance de Flaubert, que l’on consulte durant la lecture, sont passionnantes ! 

Alors voilà. Encore un classique, un vrai de vrai, de ceux dont on peut dire qu’on ne nous a pas menti à leur sujet et dont on comprend pourquoi ils ont tant d’importance et pourquoi ils suscitent tant de passions et d’admiration, tant de discussions. Je suis resté un petit moment devant la dernière page du livre ouvert devant moi… Je me remets de cette lecture qui m’a laissé groggy et réalise la puissance de la littérature lorsqu’elle est entre les mains des génies.

 

 

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

6 Réponses à “Madame Bovary – Gustave FLAUBERT”

  1. Le 1 mars 2016 à 10 h 01 min Dareel a répondu avec... #

    Jolie chronique, et intéressante en plus. :P

    Je l’ai lu et apprécié il y a longtemps, mais il faudrait que je me repenche dessus. :)

  2. Le 1 mars 2016 à 16 h 24 min F. a répondu avec... #

    Si en plus elle est intéressante, tu m’en vois alors on ne peut plus ravi !
    Merci de m’avoir lu.

  3. Le 3 mars 2016 à 18 h 43 min Avalon a répondu avec... #

    Je l’ai lu pour mon plaisir personnel et ce fut merveilleux. Quel roman ! Je ne pensais pas accrocher autant et le dévorer et, pourtant, une fois commencée, il me fut impossible de le lâcher, toutes mes pensées y revenaient inlassablement. J’en garde un très bon souvenir.

    • Le 5 mars 2016 à 19 h 18 min F. a répondu avec... #

      Sentiments partagés, j’ai éprouvé la même chose durant les jours qui ont suivi ma lecture, mes pensées y revenaient sans cesse. Merci pour ton passage. ;)

  4. Le 16 mars 2016 à 21 h 38 min Joyce a répondu avec... #

    Salut! C’était un vrai plaisir de lire ton avis :)
    L’image que je préfère dans Madame Bovary est celle du chaudron fêlé, je t’en fais cadeau : « Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » Elle est très connue, c’est après qu’Emma a avoué son amour à Rodolphe.
    Je ne sais pas si les destins brisés sont vraiment ceux de Charles et d’Emma, à mon sens ils ont joué leur partition, le vrai destin brisé c’est peut-être celui de leur fille qui débute sa vie en tant que déclassée.
    Le personnage de Charles divise beaucoup les lecteurs du roman. Personnellement je ne trouve pas qu’il soit plat, c’est celui qui – mieux que n’importe quel autre personnage – sait ce qu’est l’amour. C’est la figure qui m’attendrit le plus dans le bouquin :)
    Merci!

    • Le 16 mars 2016 à 22 h 18 min F. a répondu avec... #

      Magnifique passage ! Il m’est tout de suite revenu à l’esprit dès les premiers mots. Ce morceau est même un chef-d’oeuvre. Ça me fait le même effet que lorsque je lis Céline. On atteint là les étoiles. D’ailleurs je m’en souviens d’autant plus qu’en le lisant je me suis rendu compte que moi aussi j’avais déjà éprouvé les mêmes sentiments que Rodolphe.
      Comme tu dis si bien, Emma et Charles ont joué leurs partitions, c’est vrai. Je n’aurais pas mieux dit. Concernant Charles, ce que je dis à son propos n’est pas péjoratif. Moi aussi j’ai eu pitié de lui. La fin m’a déchiré. Cette scène de la petite allant vers son père, sur la balancelle… et ce qui s’en suit… Cet échec énorme qui lui apparaît avec violence, après avoir sincèrement cru réussir sa vie de famille… D’ailleurs, Emma elle-même à un moment le reconnait comme étant le seul à avoir su honnêtement l’aimer :
      « - N’étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pourtant !
      - Oui…, c’est vrai…, tu es bon, toi ! »
      Merci de m’avoir lu, ça me touche. C’est quand tu veux. ;)

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