Historique

Fleur de tonnerre – Jean TEULÉ

9782260020424Très bon roman ! à condition que l’on se sente à l’aise avec le style Teulé et sa manie d’aller chercher ses sujets dans les pages sanglantes de l’histoire et de les conter débarrassé de toute pudeur et de toute morale. Cet auteur a sa touche, il est un peu en marge, et moi je me marre tout le temps devant cet humour noir, tout ce ridicule, où le graveleux côtoie la poésie, où le langage est fleuri. Par exemple dans ce passage où Fleur de tonnerre, dans un couvent, n’étant là que pour faire le ménage mais pas la cuisine (pas de chance) se venge en taillant un triangle au centre de la robe d’une sœur, qui suscite cette réaction de la part de la mère supérieure : « Et maintenant sœur Augustine qui vient m’exhiber les poils de sa crèche avant même le petit déjeuner ! »

Nous suivons donc Hélène Jégado, cette Fleur de tonnerre, comme la prénommait sa mère, qui a fait tant de dégâts partout où elle a posé sa valise en tant que domestique cuisinière, en Bretagne. À chaque chapitre on a une carte de la pointe bretonne avec les lieux où elle s’arrête et où elle empoisonne. « En me gageant, vous goûterez comme tant d’autres les spécialités qui feront un jour ma renommée extraordinaire : soupe aux herbes à tomber le front dans l’assiette, gâteau émerveillant à s’en attraper la gorge à deux mains… » Ce qui étonne, c’est comment pendant plus de deux décennies, elle a pu commettre tous ces crimes sans jamais se faire arrêter ! ne serait-ce que d’abord inquiétée ? Juste soupçonnée, parfois : « - Mais pourquoi t’as pas canné, toi ?! », qu’on lui balance quand elle sort de chez une famille où plus personne n’est vivant. « - Dieu l’a sauvée, c’est une sainte! beugle quelqu’un. » Et elle repart.

On aurait tendance à croire que cela venait du manque de connaissances des médecins et du fait qu’on ne pratiquait pas systématiquement l’autopsie à cette époque, qu‘on avait vite fait à partir de quelques symptômes, de prononcer des diagnostics erronés. Les descriptions, en phrases courtes, sont toujours bien faites, on peut sentir à travers certaines images, toute l’âpreté des landes bretonnes, avec ses brumes, ses contes, ses angoisses, ses pierres dressées vers le ciel : « Hélène Jégado, dernière descendante d’une famille noble de Bretagne, est adossée contre une immense pierre levée qui emporte ses pensées au ciel. Sur la lande inondée de clarté lunaire, le surnaturel l’enveloppe. Elle se charge de l’énergie du menhir et se baigne avec délices dans le clair-obscur des légendes bretonnes : - J’entends mourir et remourir un chant lointain… » C’est d’ailleurs à partir de superstitions, et de la légende de l’Anka (la Mort, la Faucheuse) que naîtra la vocation d’Hélène Jégado, au travers d’une scène aux accents mystiques dans laquelle le temps semble un instant suspendu, à l’intérieur d’une chapelle, en pleine nuit, lors d’une fête traditionnelle. 

J’ai bien aimé aussi l’idée d’introduire des perruquiers Normands venus en Bretagne à la recherche de cheveux, que nous retrouvons dans tous les chapitres, et auxquels il n’arrive que des catastrophes, en parallèle des avancées de Fleur de tonnerre dans sa mission d’exterminer tout ceux (ou presque) dont elle croise la route. Ces deux-là, qui offrent de bons moments de rigolade, se souviendront de la Bretagne : « - Quel temps pourri ! On est autant entourés d’eau que des poissons. À force, il va nous pousser des écailles ! Mais qu’est-ce qu’on est venu foutre dans cette Bretagne de merde ?! » et de ses habitants : « Arriérés, tarés ! Dégénérés ! »

Les chapitres sont dans l’ensemble très courts (un peu répétitifs aussi parfois), d’autres un tout petit peu plus longs, celui où Fleur de tonnerre s’installe à Port-Louis par exemple, que j’ai particulièrement apprécié pour ses ambiances, celles du bordel que fréquentent les marins, les soldats, dans lequel travaille Fleur de tonnerre, et où les coucheries et empoisonnements se succèdent dans des vapeurs de fumée de haschisch et odeurs de sueurs, au rythme des histoires de naufrages et de batailles qu’Hélène Jégado demande à ses victimes de lui conter… 

Fleur de tonnerre est décidément un bon Teulé, et son épigraphe résume très bien le contenu du roman : « Chaque pays a sa folie. La Bretagne les a toutes. »

Ken emberr !

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

5 Réponses à “Fleur de tonnerre – Jean TEULÉ”

  1. Le 11 mars 2016 à 16 h 37 min Mina a répondu avec... #

    J’avais beaucoup ri durant cette lecture, toute en décalage (^-^) C’était ma première lecture de Jean Teulé et j’ai passé un très bon moment. Super chronique

    • Le 11 mars 2016 à 19 h 33 min F. a répondu avec... #

      Merci.
      Tu comptes en relire d’autres ? Ils sont tous conçus de la même façon et devraient te plaire aussi.

      • Le 13 mars 2016 à 10 h 31 min Mina a répondu avec... #

        Ce n’est pas prévu de suite mais ce n’est pas exclu. Le Magasin des suicides me fait de l’oeil depuis longtemps mais peut-être en as-tu un à me conseiller ?

        • Le 14 mars 2016 à 15 h 04 min F. a répondu avec... #

          De mon côté j’en ai lu quatre. Je compte en lire d’autres. J’ai encore Je, François Villon dans ma PAL. Sinon je te conseillerais bien Le Montespan, qui est sans doute mon préféré de ceux que j’ai lus.

          • Le 16 mars 2016 à 14 h 22 min Mina a répondu avec... #

            Je prends note, je verrai ça, j’en ai déjà entendu parler (^-^)

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