Contemporain

Soumission – Michel HOUELLEBECQ

SoumissionCe livre est un coup de maître. Il est très malin. Il met notre temps face à ses paradoxes et à ses tabous. Il pose des questions, dont certaines frappent par leur pertinence, leur provocation, dont une sur laquelle je vais venir. Le narrateur est un type très malheureux sur le plan sentimental. Il est prof d’université, dix-neuviémiste, a écrit une thèse très brillante, réputée et très considérée dans les milieux universitaires et littéraires, sur l’écrivain Huysmans (1848-1907), que l’on trouve en filigrane dans le récit et dans la vie personnelle de François, le narrateur. Huysmans est un écrivain qui, après bien des débauches, des interrogations existentielles, beaucoup de déceptions et de mécontentement vis-à-vis de son époque et de ses contemporains, a fini par se mettre en quête de spirituel, a écrit des romans en rapport avec cette quête, et s’est engagé dans l’Abbaye de Ligugé (Poitiers) s’y faisant construire une petite maison à proximité. François retrace cela au fil du récit et lui même marche sur les pas de Huysmans, dont la vie de François est un peu l’analogie.  

Il va de relation en relation, il ne s’engage jamais (pas qu’il n’en ait pas envie), ni ses partenaires, de jeunes étudiantes, il a même recours à des filles sur internet, il s’interroge sur son avenir sentimental, amoureux, il craint de vieillir seul, des idées de suicides le traversent, etc. Mais voilà que sur le plan politique les choses changent en France et qu’un parti islamique va prendre le pouvoir. Contre toute attente les choses s’améliorent en Europe et dans le pays, le patriarcat est réinstauré, la famille revalorisée, les valeurs traditionnelles remises au goût du jour, les banlieues s’apaisent, la fin de la mise sur le marché du travail des femmes réduit considérablement le chômage, les Religions du Livre reprennent leur place sans empiéter sur la laïcité, vivent en harmonie, un nouvel occident prend naissance, plus serein, spirituellement et économiquement plus fort, l’intégrité de la France, de sa culture, de son identité, de son histoire, est préservée, voire bien plus mise en valeur qu’autrefois, etc. Le parti Fraternité musulmane est un succès. 

L’une (à mes yeux la principale) des questions que pose ce livre est donc celle-ci, à la fois drôle, malicieuse car pas désintéressée du tout, provocatrice, et sans doute aussi un peu sérieuse : est-ce que l’homme contemporain, issu de l’humanisme athée, du matérialisme, du règne du marché et du consumérisme, tirant son coup à droite à gauche sans y trouver la moindre satisfaction sentimentale (temporaire et rarement durable) parfois dans des conditions sordides mais modernes et après tout encouragées par le marché et ses idées progressistes, est-ce que cet homme occidental en perdition n’aurait pas intérêt à se convertir à l’Islam, religion virile, laquelle lui permettrait d’avoir deux ou trois épouses, qui seraient aimées, aimantes, fidèles, soumises, plutôt que de poursuivre comme des chimères les jeunes femmes occidentales ne s’engageant plus, se suffisant à elles-mêmes, allant de partenaires en partenaires dans le but de trouver « le bon, l’être parfait », le marché du désir promettant toujours mieux, trouvant même les moyens de gagner beaucoup d’argent en vendant leur corps dans des gang bangs, victimes elles aussi du marché, mais finissant un beau jour comme les hommes du type de François, par se retrouver malheureuses à leur tour, rentrant chaque soir après leur journée de boulot dans la solitude de leur appartement, sans personne à aimer, déconfites, les chairs affaissées et n’attirant plus les hommes, récoltant les fruits amers de l’émancipation ? Est-ce que la famille, le patriarcat, la religion, qui ont autrefois servi de base au progrès, au développement individuel et collectif, spirituel, ont transmis les savoirs ancestraux et les valeurs les plus hautes, ne seraient-ils pas à nouveau les moyens de réenchanter le monde occidental en décomposition  ? « - Je ne suis pour rien du tout, tu le sais bien, mais le patriarcat avait le mérite minimum d’exister, enfin je veux dire en tant que système social il persévérait dans son être, il y avait des familles avec des enfants, qui reproduisait en gros le même schéma, bref ça tournait ; là il n’y a plus assez d’enfants, donc c’est plié. »

C’est ce qui ressort de ce roman, qui ne reste qu’un roman, et ne se concentre pas exclusivement sur cette question, le narrateur cherchant simplement une voie de sortie à sa situation assez mortifère. Le tout est écrit sur le ton de la mélancolie, de l’homme blasé, chez qui toutefois réside encore un peu d’espoir. Mais un espoir entrevu dans une République islamique en France, ce qui suscite évidemment la polémique et peut vous faire grincer des dents, ou carrément vous faire mourir de rire, voire vous séduire si vous êtes un peu candide et prenez à la lettre ce que racontent les personnages avec lesquels dialogue François. Ce roman pour moi met surtout en évidence le mal être des occidentaux que le Progrès ne parvient plus à satisfaire, et qui les pousse à rechercher quelque chose que la modernité ne peut apporter, et qui aurait un rapport avec le monde des anciens. C’est d’ailleurs la force de ce roman, de vous laisser la vague impression que la soumission à Dieu et le respect des modes de vies traditionnels sont en réalité les seuls moyens de s’épanouir, de s’unir à ses semblables, de retrouver un sens à la vie, tandis que l’émancipation par le monde moderne, la recherche perpétuelle de plaisirs, ne vivre que dans l’instant pur, n’est qu’égarements aboutissant en dernière instance qu’à un sentiment de vide angoissant.  

Concernant Houellebecq, il s’agit ici de mon premier livre de l’auteur et je dois avouer à ma grande surprise que j’en ai fortement apprécié la lecture, peut-être parce que ça m’a permis de sortir un peu du style plus exigeant de la littérature classique, et que ça m’a un peu reposé. Rien de très notable dans le style, mais disons qu’il y a beaucoup de fond chez cet écrivain, sur le plan intellectuel et culturel, on sent qu’on n’a pas affaire à un imposteur, le type sait écrire, produit de la réflexion sur des sujets très contemporains, c’est évident, la forme est directe et franche, et puis il ne cherche pas à faire la morale… alors, j’ai bien envie d’essayer un autre Houellebecq, du coup. 

A propos de F.

Un lecteur qui vous invite à découvrir ses lectures, qui les partage et en parle avec vous.

3 Réponses à “Soumission – Michel HOUELLEBECQ”

  1. Le 6 mars 2017 à 20 h 04 min Jessica a répondu avec... #

    Merci pour cette excellente chronique! A cause de toi, ma PAL va encore s’agrandir lol

    • Le 6 mars 2017 à 22 h 07 min F. a répondu avec... #

      Merci Jessica ! Je serais curieux de savoir ce que toi même tu en penses.

      • Le 7 mars 2017 à 21 h 18 min Jessica a répondu avec... #

        Je vais essayer de le lire dans les mois à venir alors ;-)

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